La Doloire MH Notre-Dame n’est pas née d’un dessin d’atelier, mais d’un besoin de chantier. Voici l’histoire de cette hache, née d’une miniature du XVe siècle et forgée par le collectif de cinq taillanderies réuni à Eschbach-au-Val pour Notre-Dame de Paris.

Introduction

Il y a des chantiers qu’on choisit de raconter en misant sur le nom qui claque, celui de la cathédrale la plus célèbre du monde. Ce n’est pas tout à fait notre approche.

👉 Ce que cet article raconte, c’est un atelier qui a accueilli un collectif, une méthode de recherche qui ne date pas d’hier, et une hache née d’un détail minuscule dans un manuscrit vieux de six siècles. Avant même que les taillandiers ne prennent le feu, il a fallu qu’un partenaire du groupement transmette ses attentes, un cahier des charges, une exigence de fidélité aux techniques du XIIIe siècle : c’est le rôle qu’a tenu Loïc Desmonts, qui reprend aujourd’hui progressivement le flambeau de l’entreprise familiale, spécialisée dans l’équarrissage. Notre-Dame en est le décor — pas le sujet.

Entre eux, les cinq ateliers avaient donné un nom à ce chantier : le Projet Phoenix. Une charpente disparue dans les flammes, qui renaîtrait par le feu — celui de la forge, cette fois, la toute première étape d’une restauration qui prendrait encore des années entre les mains des charpentiers.

Le symposium, la R&D et l’urgence assumée

Avant que Notre-Dame n’entre dans l’histoire de La Maison Luquet, il y a eu un symposium international de taillanderie — l’une des toutes premières fois où ce métier rarissime réunissait ses représentants autour d’une même table. C’est de ce rassemblement qu’est née une partie du travail de recherche et développement mené par l’atelier : redessiner des haches d’inspiration médiévale, les mettre entre les mains de charpentiers pour les éprouver réellement, ajuster, recommencer.

👉 Ce travail de terrain s’est construit chantier après chantier, bien avant Notre-Dame. La toute première Gust’axe, sortie de l’enclume de Simon, est partie directement dans les mains de Gustave Rémon pour son baptême du feu : en 2019, les Charpentiers Sans Frontières se rendent dans le Maine, aux États-Unis, pour bâtir un atelier de forge destiné à Mortise & Tenon Magazine — un chantier documenté dans le film « Another Work is Possible », et dont la revue elle-même consacrera plus tard un article à cette hache à douille. La Ferme N°7, menée aux côtés des Charpentiers Sans Frontières, a servi de second grand banc d’essai. Le Notre-Dame Truss Project, porté par Handshouse Studio à Washington, a permis de tester ces outils à l’autre bout du monde. Et plus près d’Eschbach-au-Val, sur le chantier de reconstruction d’une maison de vigneron de 1700 à Scherwiller, quelques outils ont de nouveau été remis à l’épreuve du bois réel.

Ce travail ne s’est jamais fait dans l’abstrait. La Maison Luquet avait déjà pris l’habitude de répondre présent quand un chantier avait besoin d’outils dans l’urgence — quitte à forger dans des délais courts et à céder ces pièces à un coût moindre, simplement parce que le geste comptait plus que la marge. C’est cette disponibilité-là, construite bien avant que le mot Notre-Dame ne soit prononcé, qui a rendu l’atelier capable de répondre présent le moment venu.

Une manufacture recréée, une aventure partagée

Réunir cinq ateliers de taillanderie autour d’un même projet, ce n’est pas juste additionner des compétences : c’est reconstituer, le temps d’un chantier, une forme de manufacture qui n’existe plus nulle part ailleurs en France. Le groupement s’est appuyé sur le savoir-faire de La Maison Luquet et de quatre partenaires : l’Atelier Les Frappantes (Cécile Bouisset), l’Atelier LET (Jeremy Roger), la Taillanderie Claudel (Martin Claudel) et la Taillanderie Sauvage (Dimitri Sauvage). Chacun avec sa sensibilité, son geste, sa manière de tenir le marteau — et pourtant, un même feu, une même commande, une même urgence à honorer.

👉 C’est aussi une donnée factuelle, pas seulement un choix de cœur : aucun des cinq ateliers n’aurait pu honorer seul une commande pareille. Le chantier aurait de toute façon dû être scindé entre plusieurs mains. Autant, alors, se réunir et le vivre ensemble plutôt que chacun forger dans son coin, séparément.

D’autres sont venus prêter main-forte, parfois de très loin : Mathieu Collette, fondateur des Forges de Montréal, et Nicholas Erb, taillandier chercheur venu de Suède, ont apporté leur expertise sur les recherches historiques. Caroline Hasne (Atelier Caroline de Trempe) et Alice De Kerchove De Denterghem (Atelier du Rossignol) ont suppléé à l’atelier quand les corps ont commencé à souffrir. Charlène Chemin (Atelier Chemin) a fondu en laiton les plombs à piquer qui complètent la commande.

Ce collectif, c’est aussi une histoire de femmes largement présentes dans un métier qu’on imagine spontanément masculin — à l’enclume, mais pas seulement. Aux côtés de Jeremy Roger, Milena Lassale a assuré la logistique du quotidien et gardé en images ces mois de travail collectif — une présence de conjointe collaboratrice, discrète mais bien réelle, sans laquelle ce genre de chantier ne tient pas.

Ce que ce collectif a partagé, au-delà des haches elles-mêmes, c’est une émotion rare : le bonheur simple de ne plus être seul à son enclume. La taillanderie est un métier qui s’exerce d’ordinaire dans la solitude d’un atelier — se retrouver à plusieurs, à vivre le même défi technique au même moment, a une valeur qui dépasse largement le compte des outils livrés.

Le choix d’Eschbach-au-Val

Ce que La Maison Luquet savait déjà pouvoir offrir au moment où le chantier s’est présenté, l’article « Avant Notre-Dame » le raconte en détail — la R&D accumulée, le pilotage déjà rodé, l’infrastructure construite pas à pas.

👉 Un point mérite d’être rappelé ici : l’atelier n’a pas toujours eu la place d’accueillir un collectif. Les tout débuts de La Maison Luquet tenaient dans 26 m² ; c’est seulement à Eschbach-au-Val, dans des locaux de 600 m², que l’atelier a pu devenir un lieu capable de réunir plusieurs taillandiers autour du même feu. Sans cet espace-là, le collectif aurait dû se réunir ailleurs — ou pas du tout.

L’histoire de la hache dessinée par Simon

La recherche qui a donné naissance à la Doloire MH est dans la même veine que celle qui avait déjà nourri la Gust’axe : croiser gravures et fresques à la recherche de haches à douille médiévales, ou de formes proches encore visibles aujourd’hui dans certaines régions d’Europe.

👉 Mais pour la Doloire MH, tout est parti d’une toute petite miniature — celle des Heures de Catherine de Clèves, manuscrit enluminé daté d’environ 1434-1437, aujourd’hui conservé à la Morgan Library & Museum de New York. La scène précise se trouve dans le cycle consacré à la légende de la Vraie Croix : Salomon fait abattre un arbre pour bâtir le Temple de Jérusalem, et un charpentier, sur son billot, taille le bois à la hache. C’est de ce détail minuscule, noyé dans une page de dévotion vieille de six siècles, que Simon a fait naître un croquis à taille réelle, puis un outil pensé pour accompagner un humain du XXIe siècle sept à huit heures d’affilée sur un chantier — une ergonomie que l’enlumineur, lui, n’avait évidemment jamais eu à considérer.

Un clin d’œil, aussi, presque involontaire : le manuscrit qui a donné naissance à la Doloire MH repose aujourd’hui aux États-Unis — comme si le fil qui relie La Maison Luquet à ses amis charpentiers américains, tissé depuis le tout début de l’aventure Gust’axe, se prolongeait jusque dans la source même de cette autre hache. Un pur hasard, mais qui a quelque chose de juste.

C’est une forme d’archéologie expérimentale : reconstituer un geste et un objet disparus, non pas en copiant, mais en interprétant une trace minuscule à la lumière du savoir-faire et de l’expérience du taillandier. Et cette démarche ne s’est pas inventée pour Notre-Dame — elle est l’ADN même de La Maison Luquet depuis ses débuts. Faire renaître un outil à partir d’un croquis, d’un vieux catalogue, d’une gravure perdue dans un dictionnaire — c’est exactement ce que l’atelier fait depuis toujours, y compris dans les dictionnaires des outils de Daniel Boucard, aujourd’hui partenaire de La Maison Luquet pour leur réédition. Notre-Dame, aussi mythique soit ce chantier, n’est au fond qu’une occasion parmi d’autres d’exercer cette même recherche : la question n’a jamais été « comment répondre à ce chantier précis », mais « comment faire revivre un objet disparu » — une question que l’atelier se pose bien avant et bien après ce projet-là.

L’intervention de Marlin Hendry et Zakari Leblanc, charpentiers sur le chantier, n’a donc pas été une refonte : plutôt un travail d’ajustement fin — préciser les géométries pour que la hache laisse le moins de traces possible sur le bois, suggérer un poids, affiner l’affûtage. Des retouches d’usage, pas une nouvelle conception.

Conclusion

Ce que cette pièce raconte, au fond, ce n’est pas tant Notre-Dame que la manière dont La Maison Luquet travaille depuis toujours : partir d’une trace ancienne — gravure, catalogue, dictionnaire d’outils — et la faire renaître à travers l’expérience du geste. Le chantier de la cathédrale a été l’occasion de le faire à plusieurs mains, dans un collectif rare et largement porté par des femmes, avec une probité qu’on assume : dire les noms, tous les noms, plutôt que de garder la lumière pour soi.

C’est peut-être ça, la vraie leçon de cette aventure : ni un coup d’éclat, ni un totem à brandir — juste une méthode de travail, appliquée une fois de plus, sur un chantier qui se trouvait être mythique.

Mentions obligatoires (service relations presse de Notre-Dame de Paris)

À l’été 2022, le groupement composé des Ateliers Perrault (Maine-et-Loire), mandataire, et des Ateliers Desmonts (Eure) a remporté l’appel d’offres lancé par l’établissement public chargé de la restauration de la cathédrale, maître d’ouvrage du chantier, sur la base des études réalisées par les architectes en chef des monuments historiques, maîtres d’œuvre, pour la restitution à l’identique des charpentes médiévales du chœur et de la nef, détruites par l’incendie du 15 avril 2019.

Le groupement a souhaité s’appuyer sur le savoir-faire de la Maison Luquet (Haut-Rhin) et de ses quatre partenaires – l’Atelier Les Frappantes (Gers), l’Atelier Let (Isère), la Taillanderie Claudel (Ille-et-Vilaine) et la Taillanderie Sauvage (Nièvre) – pour produire la cinquantaine de haches de dégrossi et de finitions nécessaires à ce chantier. Aussitôt, l’ensemble des taillandiers a entamé une phase d’essai et de prototypage, afin de permettre leur fabrication à l’automne 2022.

Elles ont été conçues selon des modèles existants reconnus pour leur efficacité et la finition qu’ils laissent sur les bois, similaire à celle présente sur les poutres du 13ème siècle. Ce travail préalable de conception a été réalisé main dans la main avec les Ateliers Desmonts, reconnus pour leur maîtrise de l’équarrissage manuel, ou l’art de transformer un arbre entier en poutre à l’aide d’une hache. Les outils utilisés à l’origine pour la charpente médiévale ont pu être déterminés grâce aux traces laissées par les outils des charpentiers qui ont pu être retrouvées dans les relevés effectués par Rémi Fromont et Cédric Trentesaux, en 2014.

Ces haches sont à présent utilisées en atelier par les charpentiers du groupement pour tailler les pièces qui seront mises en œuvre ultérieurement dans la cathédrale.

Pour aller plus loin

🔗 Avant Notre-Dame : ce qui a rendu La Maison Luquet capable d’y répondre
🔗 Naissance de la Gust’axe
🔗 Les Haches de Daniel Boucard
🔗 La Doloire MH

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