Madame Artisanat Alsace 2024 : Un titre qui vient de loin
Cette candidature, Soumia ne l’a pas portée seule au départ. C’est Fabienne Barrault, de la Chambre de Métiers d’Alsace, qui la porte depuis plusieurs années déjà, convaincue que ce parcours mérite d’être présenté — une conviction que partagent d’autres interlocuteurs de la CMA avec qui La Maison Luquet travaille régulièrement.
👉 Quand la nomination arrive, l’accueil n’est pas immédiatement celui d’une victoire annoncée : une boule au ventre, plutôt. L’entrepreneuriat, l’artisanat — ce n’est pas un chemin pour lequel Soumia s’était préparée. Elle respecte et admire profondément le savoir-faire de Simon, mais jamais elle ne s’était imaginée piloter l’entreprise à ses côtés, encore moins se tenir avec lui en atelier, marteau en main. Revenir sur ce parcours, se l’entendre raconter de l’extérieur avant même la remise du trophée, a quelque chose qui bouleverse — le mot n’est pas trop fort.
La cérémonie : une soirée entre femmes d’artisanat
👉 La remise des Trophées Madame Artisanat d’Alsace 2024 s’est tenue début mars 2024, à la veille de la Journée internationale des droits des femmes, sous le parrainage de la sénatrice du Bas-Rhin Elsa Schalck. Organisée par la Chambre de Métiers d’Alsace, la soirée a été animée par Caroline Lévy et Kathia Martin (Les Grandes Girls), avec une captation confiée à l’agence « POUR DE VRAI ».
Trois trophées ont été remis ce soir-là :
- Madame Artisanat 2024 → Soumia Luquet, directrice de La Maison Luquet
- Madame Engagée 2024 → Élodie Schneider, vitrailliste et Meilleure Ouvrière de France (Les Aventures Verrières)
- Madame/Mademoiselle Apprentie 2024 → Elena Heyer, apprentie peintre en carrosserie (CFA de l’Artisanat Mulhouse / Carrosserie Meister)
Deux médailles d’honneur de la Chambre de Métiers d’Alsace ont par ailleurs été remises à Virginie Klingler et Véronique Siegel.
C’est Marie-Christine Rouard, directrice de la Communication à la Chambre de Métiers d’Alsace, qui a remis le trophée à Soumia.
Rencontrer Claire Sécordel, ce soir-là, c’est aussi rencontrer une forme d’alter ego : une femme artisane, cheffe d’entreprise elle aussi, qui déploie des compétences multiples pour faire connaître un métier lui-même très rare. Ce passage de flambeau entre femmes qui exercent des métiers de niche a quelque chose de beau en soi.
Ce que récompense le trophée « Madame Artisanat »
👉 Contrairement aux catégories Engagée ou Apprentie, le trophée Madame Artisanat distingue spécifiquement une femme cheffe d’entreprise artisanale, à la tête de sa structure depuis au moins trois ans — un critère que La Maison Luquet, fondée en 2018, remplissait largement.
Ce qui a probablement pesé dans le dossier, ce n’est pas seulement la durée : c’est la vitesse. Hisser une micro-entreprise, née dans un métier de niche à peine identifié, jusqu’à une notoriété mondiale et un chantier aussi mythique que Notre-Dame de Paris — et faire rayonner, par la même occasion, l’artisanat alsacien bien au-delà de la région. Ce parcours-là ne se raconte pas en une ligne de CV.
Mais il y a autre chose, moins visible dans un dossier de candidature classique : ce geste — reprendre l’atelier à deux, devenir frappeuse aux côtés de Simon — est traversé d’amour pour son mari, autant que porté en parallèle de son rôle de mère. Ce sont deux fils qui se tissent ensemble, pas l’un après l’autre.
Un parcours atypique, déjà raconté avant le trophée
Le sujet n’est pas né avec la récompense. Quelques mois plus tôt, en octobre 2023, Soumia était déjà l’invitée du podcast Histoires d’Artisans, où elle évoquait la place de la femme directrice dans une entreprise artisanale, le syndrome de l’imposteur, et la modernisation du métier de taillandier.
Avec le recul, Soumia nuance aujourd’hui ce terme de syndrome de l’imposteur : elle ne prétend pas maîtriser quelque chose qu’elle ne maîtrise pas. Ce qu’elle décrit ressemble davantage à un symptôme d’invalidation systémique — le sentiment récurrent qu’on lui rappelle qu’elle n’est pas à sa place, malgré une longue liste de projets menés et réussis.
Ce que ce titre a changé, concrètement
Avec ce titre, La Maison Luquet peut affirmer plus fort ses valeurs d’inclusivité — et contribuer, à son échelle, à faire changer des mentalités.
Pour Soumia, le trophée Madame Artisanat a surtout apporté une preuve : celle que son statut de dirigeante était officialisé — la personne qui mène un projet à bon port, avec stratégie, analyse, méthode et abnégation. Cette reconnaissance l’a éloignée de ses doutes récurrents sur le besoin de se diplômer en forge ou de monter en compétences dans la pratique pure. Elle s’est sentie moins seule, et cela lui a permis de mieux identifier sa propre mission au sein de La Maison Luquet.
👉 Il est probable aussi que cette distinction joue un rôle dans la représentativité des femmes issues de l’immigration qui pilotent des projets à forte valeur ajoutée. Soumia aurait aimé que la petite fille qu’elle était puisse voir une telle figure grandir devant elle. Elle a quand même eu Caroline Aigle, première femme pilote de chasse en France.
La place d’une femme à la forge
Devenir frappeuse à l’atelier, pour Soumia, c’est aussi une forme de transgression tranquille des règles du danger. Petites filles, on nous retire souvent des mains ce qui semble risqué — quelqu’un d’autre fait à notre place, « pour notre bien ». Sans ce passage par l’atelier, certains gestes seraient sans doute restés hors d’atteinte, hors d’une véritable autonomie.
👉 Avec la pratique, une évidence s’est aussi imposée : la forge n’est pas une affaire de muscles, mais d’ergonomie — équipement, posture, configuration du poste de travail. Avec le bon matériel et la bonne organisation, il n’y a rien de sorcier. C’est ce que confirment aussi les clientes des stages : beaucoup disent ressentir la découverte de la forge comme quelque chose de libérateur, précisément parce que c’est possible pour elles aussi.
Conclusion : une reconnaissance qui s’ajoute aux preuves
Si Simon détient l’expertise du geste taillandier, les grands projets de La Maison Luquet — Notre-Dame, le partenariat avec les Éditions Caurette, et jusqu’à ce trophée lui-même — sont d’abord le fruit d’une lecture du paysage et d’une stratégie pensée pour réindexer la taillanderie dans l’environnement économique du 21e siècle. Le temps que Simon consacre entièrement à la production, à l’atelier, est aussi celui que Soumia consacre à aller chercher les bonnes opportunités, à identifier les bons interlocuteurs, à créer le contexte favorable à chaque nouveau projet.
Le mot opportunité a mauvaise réputation, souvent réduit à son sens le plus étroit et parfois même suspect. Mais étymologiquement, une opportunité, c’est ce qui permet de faire entrer un bateau au port — ob portu, face au port, au bon moment, dans le bon vent. C’est exactement ce rôle-là que Soumia occupe à la barre de La Maison Luquet : pas celle qui forge, mais celle qui repère le port, lit le vent et mène le bateau à bon port. Madame Artisanat Alsace 2024 n’est pas une récompense isolée — c’est la reconnaissance de ce rôle de capitaine, aux côtés du maître de forge.
Pour aller plus loin
🔗 Portrait de Soumia Luquet — Chaîne YouTube Chambre de Métiers d’Alsace
🔗 Qu’est-ce qu’un taillandier ?
🔗 Histoires d’Artisans — épisode 36, Soumia Luquet
🔗 Qui sommes-nous