Deux yeux pour un rêve : Il y a des rencontres qui commencent des années avant qu'on s'en aperçoive.

Une hache forgée main Japon, ce n’est pas le genre de nouvelle qu’on voit arriver. Il y a des rencontres qui commencent des années avant qu’on s’en aperçoive.

Un chantier au bout du monde

Copenhague, un jour de printemps. Sur le port, la petite sirène regarde toujours vers le large. À quelques rues de là, sur l’île de Slotsholmen, il ne reste du Børsen — la vieille Bourse de Copenhague — qu’un chantier à ciel ouvert.

  • Le Børsen a été construit entre 1619 et 1640, sous Christian IV. Il est célèbre pour sa flèche torsadée de 56 mètres, où s’enroulent les queues de quatre dragons.
  • Un incendie l’a ravagé le 16 avril 2024. Les Danois l’appellent depuis « leur Notre-Dame ».
  • Les travaux de reconstruction ont officiellement démarré le 24 septembre 2024, avec un objectif d’achèvement autour de 2029.

Pour reconstruire à l’identique un bâtiment pareil, il ne suffit pas d’avoir du bois. Il faut des mains qui savent encore le tailler comme au Moyen Âge — à la hache, sans machine, en lisant le fil du grain plutôt qu’en le forçant.

C’est pour ça qu’une douzaine de charpentiers venus de Pologne, de République tchèque, d’Angleterre, de Scandinavie et de France se sont retrouvés là. Ils appartiennent tous, de près ou de loin, au Kesurokai — un réseau international de charpentiers qui organise depuis des années des rassemblements où l’on partage des techniques de taille traditionnelle, d’un pays à l’autre, d’une génération à l’autre.

Parmi eux, Joseph Canuel, charpentier-équarrisseur des ateliers Perrault. On l’avait déjà croisé sans le savoir : c’est lui qui, en 2023, avait convoyé à vélo, sur 400 kilomètres, un morceau de la charpente de Notre-Dame de Paris jusqu’à la cathédrale — une jambette entièrement façonnée à la main, portée comme une relique jusqu’à sa place dans l’abside. À Copenhague, c’est un peu la suite logique de son histoire : la même conviction que ces gestes-là méritent d’être vus, expliqués, transmis.

Et c’est là, sur ce chantier, sous les yeux de charpentiers venus du monde entier — dont Magnus et son équipe, partis sélectionner leurs propres arbres en forêt de Suède avant de façonner une ferme entière en quelques jours, sans moteur — qu’une hache attire l’attention. Une doloire MH. La nôtre.

Un mail, un appel, et une phrase qui reste

Le 25 août 2025, un message arrive discrètement sur le site de La Maison Luquet.

  • Il vient de Shoichi Sado, qui vit au Japon.
  • Il écrit de la part de Joseph Canuel.
  • Il souhaite acheter une doloire MH — et demande si on peut la lui envoyer là-bas.

Le message est court, presque timide. On ne mesure pas encore ce qu’il annonce.

Peu après, le téléphone sonne. C’est Vincent Hamon, de l’Atelier du Chat Perché — partenaire de longue date de Joseph Canuel, et l’un de ceux qui ont œuvré à faire venir le projet Kesurokai en France. Il raconte ce qui circule sur les chantiers, d’un pays à l’autre :

« Sur les chantiers, il se dit que les meilleurs charpentiers du monde possèdent une hache La Maison Luquet. Alors Hishida voulait la sienne. »

Shohei Hishida, ce n’est pas n’importe qui. Il dirige Hishida Komuten, une entreprise de construction japonaise basée dans la préfecture de Nagano, dont la signature — le savoir-faire rend la vie plus belle — résume l’exigence de la maison.

Un maître charpentier qui a fait de l’Europe sa spécialité

Ce qui rend cette histoire d’autant plus forte, c’est qui est venu la chercher.

  • Shohei Hishida cumule plusieurs décennies de carrière, avec une réputation construite bien au-delà des frontières japonaises.
  • Il raconte lui-même être parti, tôt dans sa carrière, apprendre auprès d’artisans européens — une étape qu’il présente comme fondatrice pour élargir sa vision du métier.
  • Il participe depuis des années au Kesurokai (削ろう会, littéralement « l’assemblée du rabotage »), un rassemblement international de charpentiers autour du travail du bois à la main, organisé notamment aux États-Unis et en Allemagne. Il y a notamment aidé à ériger un torii — un portique japonais traditionnel — en pleine forêt allemande, aux côtés d’artisans venus de plusieurs pays.
  • Il a conçu et construit de ses mains, à Karuizawa (Nagano), une résidence privée directement inspirée des fermes traditionnelles belges à pans de bois — poteaux et poutres en châtaignier massif, dans l’esprit exact de ce qu’on peut voir en Alsace. C’est l’une des réalisations les plus reconnues de sa carrière, reprise jusque dans la presse spécialisée internationale (Forbes Global Properties).
  • Il a bâti autour de cette philosophie un concept qui porte sa signature : Aging Beautifully — vieillir en beauté. L’idée que le bois, la pierre et la terre ne sont jamais figés, mais s’enrichissent avec le temps, aux côtés des mains qui les façonnent.

Autrement dit : quand Shohei Hishida s’intéresse à un outil ou à une architecture, ce n’est jamais un simple coup de cœur touristique. C’est le regard d’un professionnel qui a passé une bonne partie de sa carrière à dialoguer avec les savoir-faire européens, et qui sait précisément ce qu’il regarde. Voir un bâti en pan-de-bois alsacien authentique, pour lui, ce n’est pas une curiosité — c’est une rencontre avec sa propre discipline.

C’est ce même regard, exigeant et informé, qui avait fini par se poser sur une doloire MH, quelque part sur un chantier au Danemark.

Le vœu de 2018

Pour comprendre ce qui s’est joué ensuite, il faut revenir sept ans en arrière.

En 2018, Simon avait répondu à un appel pour fournir une enseigne forgée destinée au parc à thème du Studio Ghibli, dans la zone inspirée de Kiki la petite sorcière. Hayao Miyazaki, venu en Alsace à cette période, s’en était inspiré pour le projet.

À cette occasion, nous avions acheté un daruma — cette poupée japonaise ronde et sans bras qui représente Bodhidharma, le moine fondateur du bouddhisme zen. Le daruma se vend avec les yeux vides. On en colorie un premier en formulant un vœu ; le second ne se peint que le jour où ce vœu se réalise. En attendant, le daruma veille, un œil ouvert, comme une promesse qu’on se fait à soi-même et qu’on n’ose pas vraiment y croire.

Le vœu qu’on avait fait, ce jour-là, tenait en une phrase : qu’un jour, on travaille au Japon.

Cinq jours, une hache, un kendoka

Simon s’est envolé pour le Japon du 1er au 5 février 2026 — sur ses propres deniers, pour la beauté de l’occasion. Livrer soi-même son outil, en main propre, à l’autre bout du monde : c’est le rêve de toute une carrière de taillandier, voir son travail reconnu dans un pays connu, précisément, pour l’excellence de ses outils forgés.

  • Simon pratique le kendo depuis vingt ans.
  • Il a emporté sa propre hache lors du voyage.
  • Il s’est entraîné sur place, réunissant l’espace de quelques jours ses deux disciplines : le geste du forgeron et celui du sabreur, tous deux affaires de précision, de patience et de répétition.

C’est là, assis dans un temple, que Simon a peint le second œil du daruma. Le vœu de 2018, exaucé.

La boucle se referme, à l’atelier

Cette semaine, ce sont eux qui sont venus. Shohei Hishida, son fils, Shoichi Sado et Shimodaira Takeshi ont fait le chemin jusqu’à Eschbach-au-Val pour découvrir l’atelier de leurs propres yeux.

Sous le post que nous avons partagé de cette rencontre, Shohei Hishida a laissé ce commentaire :

« Merci infiniment ! Je suis vraiment heureux, du fond du cœur, d’avoir pu rencontrer ces deux personnes. »
— Shohei Hishida

Ils ont découvert, en plus de la forge, un autre patrimoine qui les a visiblement touchés : le bâti en pan-de-bois qui fait la richesse architecturale de la vallée de Munster. Une autre manière de faire dialoguer le bois, le geste et la transmission, à des milliers de kilomètres de chez eux — et pourtant si proche, dans l’esprit, de ce qu’ils construisent eux-mêmes à Nagano.

Il y a un détail qui, à lui seul, dit peut-être plus que tout le reste : Shohei Hishida et toute son équipe n’ont pas dormi à l’hôtel. Ils ont dormi à la maison, chez nous, avec nous — en dehors de tout protocole professionnel. Un charpentier de ce niveau, qui reçoit des clients du monde entier et qui a construit sa réputation sur l’exigence, ne fait pas ce choix par commodité. Il le fait parce qu’une confiance s’est installée, suffisamment forte pour effacer la distance entre un partenariat professionnel et une amitié.

Pour prolonger cette rencontre au-delà des mots, on leur a offert deux livres :

  • La maison en pan-de-bois (Éditions Lieux Dits, coll. Clefs du Patrimoine d’Alsace), qui retrace sept siècles de cette architecture, du XIIIe siècle jusqu’aux années 1900.
  • Un numéro de la revue Espace alsacien (Maisons Paysannes d’Alsace, 1984), pièce plus rare et patrimoniale.

De quoi continuer, chez eux, une conversation qu’on avait commencée ici.

Ce que cette rencontre change

Une hache qui voyage, ce n’est jamais qu’un objet qui change de mains. C’est aussi, chaque fois, une porte qui s’ouvre.

  • Une reconnaissance. Voir son outil choisi par un charpentier qui a passé sa carrière à dialoguer avec les savoir-faire européens, et qui a l’embarras du choix chez lui — c’est une validation qui ne s’achète pas.
  • Un réseau. Le Kesurokai, Joseph Canuel, Vincent Hamon, Hishida Komuten : autant de fils qui se tissent entre des ateliers qui, sans ces rencontres, ne se seraient probablement jamais croisés.
  • Une suite. Rendez-vous est déjà pris pour de futures collaborations entre nos deux maisons — la forme reste à écrire, mais l’intention, elle, est déjà là.

Conclusion

On ne sait jamais, en peignant un premier œil, ce que le second verra. Sept ans après ce vœu formulé presque en passant, une hache forgée à Eschbach-au-Val a traversé le monde pour rejoindre les mains d’un charpentier qui a fait de l’Europe sa spécialité — et ce sont ces mêmes mains qui sont venues, à leur tour, poser les leurs sur nos établis, et dormir sous notre toit. Le geste juste, celui qui prend une vie à s’apprendre, n’a décidément pas de frontière.

Pour aller plus loin

🔗 La Doloire MH — la hache

🔗 Qui sommes-nous

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